Page 46 - Mise en page 1

44
esthétique se pense dans la réflexion et l’action, et trouve son
dépassement dans l’écriture comme principe de vie. Le contexte encore
et toujours.
La Seyne-sur-Mer n’est pas une ville qui se laisse appréhender
facilement. Elle s’affirme alors dans la double identité d’une cité
ouvrière et d’une ville balnéaire où le souvenir de la station climatique
voulue par Michel Pacha s’estompe dans la conscience d’être un
bastion politique (une municipalité communiste, mieux, une
Ville
Rouge
)
qui assume son originalité transposée très vite spéculairement
en singularité, y compris en proposant une politique culturelle
ambitieuse pour l’époque.
De fait, deux lignes se trouvent en présence, l’une s’inscrivant
dans la perspective d’un réalisme socialiste à la française en voie
d’évolution vers un « réalisme sans rivages », l’autre liée à une pensée
radicale issue, bien qu’en rupture, du surréalisme et du trotskisme et
conjuguant irréductiblement l’art et la vie comme possibilité de
libération collective et individuelle. Le conflit (prévisible, surtout
rétrospectivement !) se limita au débat. L’analyse précise de cette
rencontre fructueuse reste à faire. Elle infirme par son existence même
et sa pérennité, les visions réductrices qui président souvent à l’histoire
culturelle de cette période. Les rapports amicaux qui s’étaient noués
entre Pierre Caminade, Jean Passaglia et Jean Ravoux et la confiance
de Toussaint Merle (maire de 1947 à 1969), ont certes joué un grand
rôle. Un projet culturel original, tout à la fois dans l’air du temps,
éclectique et audacieux, élaboré et mis en œuvre dans la contingence
de l’action municipale, impliquait une volonté commune et un accord
sur les principes.
Grau ist alle Theorie
,
und grün des Lebens goldner
Baum !
Une pensée en actes, voilà le fil conducteur, l’axe du travail
critique de Pierre Caminade.
Le détour théorique reste indispensable. Dans une lettre du 19
mai 1960, Pierre Caminade soumet à Albert Ayme quelques
observations sur un texte de Georges Mathieu
De l’Abstrait au
possible
4
.
Il livre en conclusion de son propos sur l’art abstrait, une
réflexion de portée plus générale :
L’idée directrice est une vieille idée toujours jeune : l’artiste, producteur
d’inconnu, doit orienter sa recherche vers de véritables inconnus et s’efforcer
de prendre conscience des déterminismes de ses créations ou, s’il en est
incapable, de livrer tous les éléments qui permettront à d’autres de connaître.
Et connaissance et jouissance…
5